Affaire Orélien : on juge une fraude sans avoir écrit la règle
Depuis quelques jours, l’affaire Thélyson Orélien se joue comme un procès. Un roman primé, sélectionné pour le Goncourt, le Renaudot et le Médicis. Un compte anonyme, un détecteur d’IA, un score. Trois millions de vues. Et une seule question, posée en boucle : IA ou pas IA ? Fraude ou pas fraude ?
C’est la mauvaise question, ou du moins la seconde. Avant de savoir si fraude il y a, encore faut-il savoir à quelle règle on aurait dérogé. Et la réponse dérange : à quasiment aucune.
Fraude à quoi ?
Aucun texte, en France comme en Europe, n’interdit à un auteur d’écrire avec une IA. Pour parler de fraude, il faut une norme. Or les seules normes en jeu ici sont celles que les acteurs du livre se donnent eux-mêmes : le contrat d’édition, par lequel l’auteur garantit l’originalité de son œuvre, et le règlement des prix littéraires. Combien de ces contrats, combien de ces règlements disent un mot de l’IA ?
Le vide n’est pas législatif. Il est contractuel. On s’indigne d’une transgression sans avoir jamais défini ce qui serait transgressé.
Le législateur a choisi de ne pas trancher
On aurait pu attendre de l’AI Act qu’il règle la question. Ses obligations de transparence s’appliquent depuis le 2 août 2026. Mais l’obligation de signaler un texte généré par IA ne vise que les contenus publiés pour informer le public sur des questions d’intérêt public, et elle tombe même là lorsque le texte a fait l’objet d’un contrôle éditorial et qu’une personne en assume la responsabilité.
Un roman n’est pas concerné. Ce n’est pas un oubli : c’est un choix. Le législateur européen a fait porter la transparence sur l’information et les deepfakes, pas sur la création littéraire. Il a laissé à la littérature le soin de fixer ses propres règles. Elle ne l’a pas encore fait.
Un score n’est pas une preuve
Reste la question de la preuve, et c’est peut-être la plus inquiétante. Le droit présume auteur celui sous le nom duquel l’œuvre est publiée. C’est à l’accusateur de démontrer le contraire. Ici, la démonstration tient dans un pourcentage produit par un logiciel.
Or ces outils ne détectent pas l’IA : ils détectent l’écart à une norme statistique. Des chercheurs de Stanford ont montré que les premières générations de ces outils classaient à tort comme « artificiels » une large part des textes écrits par des non-natifs. Un style singulier devient un indice de culpabilité. Quand l’auteur accusé écrit depuis une tradition littéraire caribéenne, la question devrait au moins nous arrêter.
Si l’IA avait bel et bien écrit le livre, le vrai sujet serait d’ailleurs moins moral qu’économique : le droit d’auteur ne protège que la création humaine. Que vaudrait alors la cession de droits consentie à l’éditeur ?
L’IA ne blanchit pas la contrefaçon
Les révélations de plagiat ont brouillé un peu plus les lignes. Elles portent pourtant sur des textes de 2012-2013, bien avant ChatGPT. C’est de la copie humaine, à l’ancienne.
La confusion est instructive. Le « plagiat » n’existe pas en droit : seule la contrefaçon, c’est-à-dire la reproduction d’une œuvre protégée, est sanctionnée. Qu’un texte soit écrit à la main ou avec une IA n’y change rien : si un passage reproduit une œuvre d’autrui, c’est celui qui publie qui en répond. L’IA ne crée pas la contrefaçon. Elle ne la blanchit pas non plus.
Les entreprises sont déjà dans la même situation
On aurait tort de voir dans cette affaire une querelle de salon littéraire. Les entreprises vivent la même chose, en moins médiatique.
Des recruteurs écartent des candidatures jugées « écrites par ChatGPT » sur la foi d’un détecteur, sans savoir qu’un système de tri des candidats relève des systèmes d’IA à haut risque de l’AI Act, ni qu’une décision fondée sur un seul score automatisé est encadrée par l’article 22 du RGPD, qui garantit notamment le droit d’obtenir une intervention humaine et de contester la décision. Des clients découvrent qu’un livrable a été produit avec l’IA et se demandent, après coup, ce que leur prestataire leur garantissait. Des managers sanctionnent des usages que personne n’avait jamais interdits.
À chaque fois, le même scénario : on juge après coup, faute d’avoir décidé avant.
La réponse n’est ni l’interdiction ni l’indifférence. Elle est dans des règles simples, écrites en amont : ce qui est autorisé, ce qui doit être déclaré, comment l’usage est tracé, qui en répond. Une charte d’usage, des clauses contractuelles, une gouvernance. Rien de spectaculaire. Juste ce qui manque aujourd’hui aux jurys littéraires.
L’affaire Orélien ne nous dit pas grand-chose de l’IA. Elle nous dit beaucoup de notre réflexe collectif : condamner d’abord, légiférer ensuite. Les organisations qui écriront leurs règles maintenant n’auront pas à improviser un tribunal demain.